Réminiscences puniques au Maghreb contemporain
Puniques: après l'expo, le rappel...
La civilisation phénico-puniques reste globalement mal connue du grand public.
Elle appartient à la protohistoire, c'est à dire que les sources littéraires propres sont rares ou proviennent d'autres peuples en situation de concurrence culturelle (les grecs, puis les latins, puis les byzantins. Les sources arabes ne mentionnent déjà plus les puniques). Nous pourrions résumer l'épopée phénico-punique à travers l'histoire de trois villes, Ougarit, Tyr et Carthage.
La première représente la genèse d'une civilisation de la mer. Ougarit c'est le relais sémite de la civilisation crétoise. Ougarit, c'est la création de l'alphabet. Celui-ci n'est pas encore phénicien mais presque, nous dirons proto-phénicien. C'est ensuite le modèle économique qui va stratifier l'aventure phénico-punique. Ce sont enfin les seules sources littéraires des mythes du monde cananéen. Après Ougarit, la littérature phénico-punique, ne nous laissera que des stèles, des épitaphes, quelques textes administratifs ou des allusions par des auteurs de langue étrangère. Tyr, "S°R". Que fut l'épopée de Tyr? La première navigation d'est en ouest, le secret de l'étoile polaire, les terres inconnues et les rencontres. Tyr, la mère patrie des colonies occidentales de la méditerranée: Gades, Utique, Leptis et Carthage.
De cette dernière, une littérature abondante s'est inspirée. Nous n'y reviendrons pas ici. Après la destruction de Carthage par les romains en -146, nous savons que la culture punique va persister.
L’alphabet punique est encore utilisé environ deux siècles. Mais la régionalisation linguistique se manifeste de plus en plus. C’est l’émergence au grand jour de la culture tartessienne en Espagne et de la culture berbère en Afrique du nord.
Dans la zone du détroit de Gibraltar, plus on se rapproche des villes côtières, plus la punicité s’affirme. C’est ici, au frottement des mondes ibères et berbères qu’un outil linguistique commun est nécessaire.
Jusqu'à maintenant, les échanges verticaux n’ont jamais vraiment cessé dans cette zone.
Preuve qu’un dialogue s'est toujours maintenu entre chaque coté du détroit : la descente des Vandales ou la monté des arabes se ferons les deux, avec des complicité dans la rive opposé.
Jusqu’où cette culture fut-elle portée dans le temps ?
Les écrits de St Augustin sont les dernières sources fiables mentionnant des puniques.
Les premiers martyrs d'Afrique sont des puniques: Miggin (Magon) et Namphamo (NaamFaam).
D'après Augustin, le mouvement hérétique donatiste, est allé jusqu'a considérer les langues puniques et latines comme seules valables pour le culte.
L'archéologie corrobore maintenant les propos d'Augustin, les fameuses stèles de Gafsa datent de la même époque (~400 de notre ère), des micro épitaphes certes mais au combien symboliques: ce sont les derniers écrits natifs puniques, "Abdushaman avo sanat 30". "Abduchaman vécu trente années." L'invasion vandale et l'anarchie qui s'en suit ont pour conséquence un boom démographique au profit des berbères. Dès lors, l'absence de preuve formelle conforte l'hypothèse d'une disparition des puniques absorbé par le groupe dominant. L'autre hypothèse suppose un maintien des puniques jusqu'à la conquête arabe, ils peuvent jouer ici le rôle de catalyseur dans la diffusion de la langue du conquérant, puis la langue s'éteint naturellement par substitution lexicale avec l'arabe. Les grammaires étant très proche.
Ainsi, nous pourrions considérer qu'un substrat sémite structurel s'est maintenu et expliquer la facilité du processus d'arabisation.
La conclusion de l'histoire punique se trouve peut-être dans cette phrase du géographe arabe Al Bakri au 11ème siècle:
"Les habitants de Sirte parlent une espèce de jargon qui n´est ni arabe, ni persan, ni berbère, ni copte; personne ne peut les comprendre, excepté eux-mêmes".
Une dernière idée consiste à appréhender la langue arabe dialectale d'Afrique du Nord comme un descendant direct du punique. C'est la thèse soutenue par le linguiste algérien Abdou Elimam.
Nous avouerons qu'en l'état actuel des connaissances et vu l'absence quasi totale de chercheurs s'appliquant à la tache il est audacieux de se montrer affirmatif.
Toutefois, nous aimons cette idée poétique. L'implication d'une langue sémito-méditerranéenne au Maghreb, son caractère "spongieux" à l'égard des autres idiomes. Toutes ces analogies avec le punique, qu'elles soient une filiation harmonieuse ou la reconstruction d'un processus après rupture historique, tout ceci permet de parler de "tradition".
Berbères
D'après Camps, l'origine des berbères trouverait son explication dans un mouvement migratoire très ancien qui date de -8000.
Des orientaux levantins (déjà!) auraient investi le Maghreb. Il y aurait trouvé un type d'homme endogène, dit homme de la Mechta, porteur de traits génétiques robustes, par opposition aux méditerranéens gracile. Le premier s'efface au profit des nouveaux arrivants.
On connaît peu de choses des us et coutumes au Maghreb avant l'arrivée des phéniciens. Le matériel archéologique atteste de populations semi nomades. Les sources égyptiennes attestent de guerriers en provenance de la région.
Il semble que l'arrivée des phéniciens se fît dans un contexte paisible, sur un territoire ou la densité de peuplement était faible.
Il faut imaginer une terre ou la compétition pour l'espace n'est pas encore la base du comportement culturel.
Le phénicien est un étranger innovant, porteur de richesse. Plus que toléré, il a peut-être été bienvenu. La preuve en est l'implantation durable de petits groupes puis le métissage rapide. Le rapport d'autrui au foncier est fondamentalement différent de celui qui existe dans la Kabylie d'aujourd'hui, par exemple.
L'implantation phénicienne a pour conséquence l'intégration permanente du Maghreb dans l'espace méditerranéen. Les échanges s'intensifient et la région reçoit des techniques parmis les plus avancées de l'époque.
On a souvent évoqué le pragmatisme des phéniciens et leur porosité aux diverses influences. En l'occurrence le métissage sera de règle.
A défaut d'avoir été des envahisseurs ont peut attribuer aux sémites la qualité de co-fondateurs de l'identité du Maghreb paléo historique.
L'arrière pays du Maghreb restera un foyer actif du maintien des parler berbères. Le formidable recul spatial permettra à cette langue d'éviter les phénomènes d'acculturations propres aux rives maritimes.
A la chute de Carthage, le cordon ombilical culturel avec les origines phéniciennes est coupé. Pourtant, le parlé punique se maintien sous dynasties berbères et empire Romain. Il servira de lingua franca, de koïnè méditerranéenne entre les peuples du détroit de Gibraltar, entre le Maghreb et les îles. Au sein même du Maghreb, les bilinguismes punique/latin et punique/berbère se maintiennent, avec le punique comme moyen de communication entre les citadins et les paysans.
Jusqu'au quatrième siècle au moins nous avons la preuve d'une nécessité punique avec un arrière pays qui ne comprends pas toujours le latin (dixit Saint Augustin).
Du 4ème au 6ème siècles de notre ère, le modèle méditerranéen sombre dans l'anarchie, c'est alors la résurgence et le boom démographique des berbérophones sur pratiquement tout le Maghreb.
La question du rapport linguistique entre le berbère et le punique est un champ complexe. Le libyque, ancêtre des parlers berbères actuels n'est pas déchiffré de façon satisfaisante. L'idée du métissage peut orienter la recherche. Il est certainement présent dans la langue, mais sans doute sous la forme d'archaïsmes aujourd'hui disparus des dialectes berbères modernes.
On connaît au moins un glossaire agricole d'inspiration punique dans le kabyle moderne.
Le pronom sujet « je », « anek » en punique et « nekkini » en berbère moderne.
On a identifié un nombre conséquent de patronymes berbères dans les stèles écrites en punique et vice -versa.
Parallèlement à la langue, comment peut-on ne pas être saisi par la présence obsédante du signe de Tanit dans les bijoux berbères traditionnels ? Que dire des poteries kabyles à "oreilles", et de la main de fatma, copie conforme du symbole punique ?
Il semble difficile à certains berbères contemporains d'assumer la part d'héritage phénico-punique de leur identité.
Peut-on justifier cette situation issue de rapports de forces bien moderne ?
L’arabisation des puniques
On suppose à bon escient que le latin et le berbère étaient majoritaires au moment de la conquête. Mais l'on est incapable d'envisager la portée d'un impact éventuel du punique. Certains comme le berbérisant S.Chaker minorent voire réfutent cette influence, d'autres comme A.Elimam considèrent le punique comme la racine du dialecte arabe maghrébin actuel.
Cette dernière proposition est étayée par des données historiques plus ou moins fortes: jusqu'au 4 ème siècle de notre ère nous avons la certitude d'une présence punique au Maghreb. (St Augustin). Ensuite nous avons de fortes présomptions pour le siècle suivant (Procope) et enfin nous avons un indice dans une phrase du géographe Al Bakri au 11ème siècle.
La langue arabe parlée au Maghreb ne "parle" pas en faveur de notre enquête. A.Elimam relève un glossaire commun avec le punique, mais il s'agit là de racines également commune avec l'arabe classique à travers la constante linguistique sémite. Avouons qu'il n'existe aucun punicisme typique dans une langue qui par ailleurs est très singulière par rapport aux autres dialectes arabes. (Quelques punicismes potentiels).
Nombres d'expressions ont une origine berbère, d'autres sont turques, un grand nombre ont une racine française. Ce qui est au moins une filiation spirituelle avec le punique, a savoir: une grande langue populaire, sémito-méditeranéenne, capable de synthétiser aisément les apports étrangers.
Le maghribi
La langue maghribi se définit comme la langue majoritaire parlée au Maghreb.
Essentiellement dénommée "arabe", elle présente néanmoins une singularité qui la distingue de l'arabe du Coran, de l'arabe littéraire ou des autres langues parlées dans l'aire arabo-musulmane. (Voir l'article du professeur Elimam.) Sa filiation supposée avec la langue punique fait l'objet des recherches de ce site.
Néanmoins, plusieurs difficultés entravent l'évidence de la démonstration.
En premier lieu, l'état linguistique du Maghreb entre le quatrième et le sixième siècle de notre ère n'est pas clairement défini. Il existe une divergence amicale et traditionnelle entre "punicistes" et "berbéristes" pour revendiquer la paternité du substrat linguistique initial du maghribi.
Alors qu'au 18ème siècle c'était l'inverse, la tendance actuelle penche du coté des "berbéristes".
Si tel était le cas, il faudrait parler d'acculturation dans un laps de temps relativement bref - deux siècles. Parmis les citadins latino-puniques, nombres descendent de familles nord-africaines qui ne parlent plus berbère depuis peut-être 1000 ans. Le berbère lui-même, est certainement une langue déjà "atteinte" par le punique. Le latin d'Afrique l'est déjà.
La déculturation d'éléments latins et puniques au profit du berbère serait un corollaire au chaos qui suit la chute de l'empire romain. Nous savons que l'occupant Vandale en Afrique du Nord s'est révélé destructeur et incapable de sécuriser l'ensemble du territoire.
La richesse africaine a pu contenir et absorber partiellement les pulsions des nordiques, ce qui a fait dire à certains que l'Afrique ne s'est pas écroulée sous les Vandales. Il n'empêche qu'à leur coté, la majorité du pays est livrée aux nomades berbères.
Dans le récit de Procope, ces derniers apparaissent tantôt sous un jour heureux, tantôt guère mieux que les vandales.
Il n'y a pratiquement plus de production intellectuelle en afrique. Ce n'est pas une critique, c'est un fait, en regard de ce qui existait juste avant l'arrivée des Vandales. Et ceci durera jusqu'au neuvième siècle.
Dans ce cadre là, comment ne pas envisager un phénomène d'attraction de la part des latino-puniques à l'endroit des guerriers berbères ? A la manière de ce que Bourdieu nous décrit dans sa "sociologie de l'Algérie", à propos des africains qui reconstituerons une filiation arabe, souvent plus mythique que réelle.
La question de l'identité nord africaine, se place sous un socle génétique relativement homogène, puis sous une influence politique contextuelle qui conduit à hiérarchiser les différents métissages culturels dans un ordre donné.
Je pense également au verbe "dar/idir" maghribi,"faire". Son ancêtre punique pourrait être le verbe "NDR", traduit par "offrir" ou "vouer" dans les stèles, mais qui pourrait dériver vers le sens de "réaliser".
Nous pourrions évoquer le verbe « HDR » "parler", maghribi. Il pourrait être le fruit de la phrase punique « HA YDBR ».
Le démonstratif « HA » qui marque l’insistance est très commun en punique et il s’adapte bien à une situation de dialogue bilingue. Il est d’ailleurs commun en maghribi dans les locutions « HA HOUWA » « le voilà ! » [avec insistance : «( Ben tiens), le voilà ! (justement)]. « HAK » « tiens » (tiens, prends !). Cette dernière formule étant absente de l’arabe classique au contraire de la première.
L’haplographie d’une lettre (ici le B) est un phénomène très courant en maghribi contemporain, tout comme ce fut le cas lors du passage progressif du punique au néo-punique.




Comments
c'est l'un des rares articles que j'ai lu évoquant le rapprochement punico-maghrébin avec autant de détails.
Le passage qui intéresserait le commun des maghrébin est celui du rapprochement linguistique entre le punique et la langue tunisienne d'aujourd'hui, oui la langue tunisienne, car il est abérrant de ne pas l'officialiser à l'équivoue du maltais !
On emploie les locutions "HAK" = "Tiens", HADRA = "histoire",... quotidiennement et la majorité ignore toujours l'origine de celles-ci, ce qui est désolant !
Merci Aderbal de nous avoir éclairé !
Qu'il y ai des ressemblance entre le maghribi et le punique vient du fait de la parenté de l'arabe et du punique. le lien avec la langue berbère est plus difficile à déceler, donc quasi inexistant. Les exemples cités, "hak" et "hadra" sont exclusivement arabe. le peuple berbère à été fortement latinisé surtout pendant la période chrétienne mais n'a eu que de faibles liens culturels avec les carthaginois. On retrouve encore aujourd'hui cette influence latine dans bien nombre de patronyme arabisé des berbères, comme par exemple : "meksem", tiré de Maxime et "titous" du latin Titus mais pas de parenté Punique.
"Lameen Souag (Jabal al loghat), suggère une origine punique au « kif » (comme) maghrébin."
Non, jamais - "kif" vient evidemment de l'arabe "kayfa". J'ai provisoirement suggere une origine punique pour "kaf", falaise.
Et "dar", "idir" vient de أدار، يدير "gerer". Dans les toponymes, "meksem" est مقسم (c'est a dire "col".)